Le Résumé
© 2019 Guy Spielmann
 
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Exemple 2

Eloge de l'âge
Christian Combaz, Éloge de l'âge, Éditions Robert Laffont. (844 mots)

     
Quand j'avais dix ans, je posai ma main sur celle de mon grand-père. Je trouvai miraculeux que nous fussions si dissemblables et pourtant de la même espèce. C'était une chose si troublante qu'il m'arrivait d'enfiler Ia veste de son costume afin de voir si, par hasard, ma peau n'allait pas devenir grise et ressembler comme la sienne à celle des tortues, mais je restais lisse, blafard et songeur devant la glace, et je me disais qu'un jour, j'aurais moi aussi les cheveux blancs, des plis au coin de la bouche et un costume rayé.
     Cette idée me causait une grande satisfaction. Atteindre la vieillesse représentait l'accomplissement d'une ambition. Ce n'était pas la chute, mais le sommet. Mon grand-père se plaignait bien un peu de la fatigue, mais je trouvais que c'était un prix modeste à payer pour la satisfaction de porter une canne et de jouir enfin du privilège d'être vieux, car je ne doutais pas que ce fût un privilège.
     Nous étions même assez nombreux à le penser encore, à cette époque. Le hasard voulut que je naisse avant le temps de la télévision de masse. Je suis allé à l'école chez les bons pères. Ma famille n'était pas d'avant-garde. J'ai donc été élevé à l'abri de la modernité. A table on n'interrompait pas les grandes personnes. Mon père n'interrompait pas mon grand-père. Dans les livres, on célébrait l'âge et l'expérience comme de grandes vertus. Les illustrations qui ornaient nos manuels d'histoire représentaient un tas de vieillards célèbres, et la sagesse avait pour moi la tête de Victor Hugo.
     Plus tard, vers quatorze ou quinze ans, j'ai fait l'expérience d'une réalité différente. En vérité, ma génération entière, soit, grossièrement, celle de l'après-guerre, a découvert qu'on lui avait menti. Le temps est venu des voitures à crédit, de la consommation, des vacances au soleil. Nos parents n'ont pas vieilli comme iIs l'auraient dû. En fait, ils n'ont pas vieilli du tout. Ils ont acheté des électrophones. Ils ont découvert les chemises imprimées. Ils sont allés danser. Nos grands-parents eux-mêmes auraient, à cette époque, donné toute la sagesse du monde pour une croisière.
     Un peu plus tard, le prix des croisières ayant baissé, ils sont partis visiter la planète dans le but de nous accabler, ensuite, avec leurs projections de diapositives. Les enfants de ces milieux qu'on appelle « simples » dont les grands-pères avaient encore une moustache jaune, des copains de bistrot, un bout de jardin et un atelier, ne connaissaient pas leur bonheur. Les autres, comme moi, en étaient réduits à visiter deux fois l'an un couple de vieillards amers et pointilleux dans une résidence en béton qui portait un nom de fleur. Et surtout, ils ne voyaient pas trace de cette sagesse dont Cicéron, célèbre auteur de versions latines, nous disait qu'elle était Ie propre de la vieiIlesse: les feuilletons télévisés, l'entretien de la voiture, les visites chez le médecin, voilà plutôt ce dont on parlait chez nous.
     J'avais tout de même de grands-oncles paysans. Nous allions les voir en famille, pendant nos vacances à la montagne. Leur conversation n'était pas gaie, ils sentaient le chien humide et la soupe de légumes, les femmes avaient des varices, les hommes du poil aux oreilles, mais ils inspiraient le respect. Eux, du moins me décrivaient des choses que je n'avais pas vues la veille au journal télévisé. Tandis que les autres, les modernes, les déracinés, les retraités-à-crédit, ne racontaient que des lieux communs, des sottises et des insignifiances.
     D'ailleurs leur maison ne sentait rien. D'ailleurs, c'était à peine une maison. C'était une boîte. Et eux-mêmes, ils ne ressemblaient à rien. Ils étaient vêtus comme des adultes dans l'âge mûr, ils parlaient des mêmes choses, ils conduisaient les mêmes voitures. La seule différence est qu'ils n'allaient ni à l'usine ni au bureau. On prétendait, à cette époque, qu'ils ne savaient pas quoi faire.
     QueIques années plus tard, ils ont trouvé. La société s'est organisée pour les rendre plus actifs, c'est-à-dire pour leur permettre de faire illusion plus longtemps. Le yoga de supermarché, les bains de soleil, les cosméiiques ont produit ce miracle et prolongé leur maturité jusqu'aux limites de la décrépitude. Désormais, on les occupe même utilement. Ils transmettent un savoir. Ils vont à l'université. Ils iront un jour peut-être, nous dit-on, reprendre leur métier.
     Mais les autres, les vieux pour qui le chemin de l'épicerie est semé d'embûches, ceux qui regardent l'horloge, ceux qui classent des photos et qui ont mal aux jambes, ceux qui n'ont plus guère de besoins, de désirs, ceux qui ne marchent plus sur autrui pour obtenir satisfaction, ceux qui ne savent ni attaquer ni se défendre, ceux-là sont à jamais sortis du jeu.
     La vie est une partie de dames. Quand on ne prend pas les pions de l'adversaire, on se voit souffler les siens. Et comme souffler n'est pas jouer, la société des bien-portants joue, et joue encore et creuse sans cesse l'écart entre ceux qui agissent et ceux qui les regardent.


Travail sur le texte

     Il est facile de distinguer dans ce textes trois tranches chronologiques, nettement marquée par des indicateurs temporels placés en début de paragraphe: «Quand j'avais dix ans »... « Plus tard, vers quatorze ou quinze ans»... «Un peu plus tard» ...
     Mais, à y regarder de près, il faut regrouper les deux derniers éléments qui correspondent à deux temps du même centre d'intérêt. En fait, si l'on considère les cinq premiers paragraphes, on constate qu'ils constituent un développement construit sur une opposition entre un avant et un après. La coupure entre les deux parties de l'opposition est marquée par la ligne horizontale située à la fin du troisième paragraphe.

I. AVANT (§ 1, 2 et 3): le temps où la vieillesse était acceptée et valorisée.
II. APRÈS (§ 4 et 5): les nouveaux vieux (et la disparition de la sagesse attachée à l'âge).

Nous constatons donc une structure antithétique (d'opposition diamétrale), reposant sur une opposition qui se superpose à la structure chronologique):

I. AVANT («Quand j'avais dix ans»).I
I. APRÈS (regroupe «Plus tard, vers quatorze ou quinze ans et «Un peu plus tard»).

Laissons pour l'instant de côté la façon dont s'articule l'ensemble de ces 5 paragraphes et la suite du texte. Nous constatons que cette deuxième moitié du texte (depuis «J'avais tout de même...», au début du § 6) est construite exactement sur la même opposition que la première, c'est-à-dire sur une opposition entre un avant et un après:

I. Vieux d'autrefois valorisés (début § 6).
II. Vieux d'aujourd'hui critiqués et plaints (reste du texte).

Il faut toutefois noter une inégalité entre les proportions.
     Le début du paragraphe 7 («Quelques années plus tard...» ) montre que l'on retrouve dans cette seconde moitié la distinction chronologique déjà présente dans la première moitié du texte. Du fait qu'on retrouve la même opposition dans les deux cas, avec les mêmes éléments opposés arrivant dans le même ordre, on est tenté d'opérer un transfert des quelques lignes concernant les grands-oncles (début du § 6) en direction du grand-père (§ 1) pour éviter d'avoir à se répéter. On ne trahirait, ce faisant, ni la pensée ni son articulation puisque l'idée force du texte est bien le contraste entre les vieillards authentiques d'autrefois (qui s'acceptaient en tant que tels et se voyaient valorisés par la société) et les vieillards d'aujourd'hui qui cherchent à faire illusion ou qu'on tient à l'écart.
     Nous sommes donc en présence de deux solutions: l'une qui suit le texte, l'autre plus synthétique mais qui en respecte quand même la démarche d'ensernble.
     Examinons la première solution. L'articulation du texte correspond aux phrases suivantes:

I. QUAND J'AVAIS DIX ANS: les vieux étaient admirés et intégrés; la vieillesse était un privilège.
II. PLUS TARD... UN PEU PLUS TARD: je découvre les vieux de la société de consommation (dépourvus de sagesse).
III. CEPENDANT ... MA CHANCE D'AVOIR DES GRANDS-ONCLES DANS LA TRADITON: qui ont conservé, en dépit de leur rudesse, leur authenticité.
V. TANDIS QUE LES AUTRES: ce sont des adultes prolongés ou laissés à l'écart.

En fait, comme nous allons le voir, nous n'avons vraiment le choix que si le nombre des mots alloués est important.


Résumés

Résumé en 150 mots respectant les quatre temps du texte:

     L'admiration que, dans mon enfance, j'avais pour mon grand-père était à l'unisson de l'attitude que l'on avait, à cette époque, à l'égard des vieillards. La vieillesse était valorisée et l'on célébrait les vertus de l'âge.
     Les années ayant passé, je me suis vu en présence d'une nouvelle espèce de vieillards. Ils refusaient de vieillir et entraient de plain-pied dans la société de consommation. L'antique sagesse avait laissé la place à des réactions stéréotypées, fruit du conditionnement médiatique.
     Mon lien avec des vieillards de l'ancien style se maintenait grâce à des grands-oncles frustes mais authentiques. Mais, en dehors d'eux, le spectacle était affligeant. Je ne voyais que des vieillards sans saveur, refusant leur âge et singeant les adultes. Du moins pour ceux qui le peuvent encore car les autres sont laissés pour compte par l'impitoyable société des battants.

Commentaire
La mention des grands-oncles ne justifiait pas un paragraphe. Nous n'avons donc que trois paragraphes, mais les quatre temps du texte apparaissent.

Il est cependant possible, pour un résumé en 150 mots, de procéder autrement, comme le montre le résumé qui suit :

     J'ai connu dans mon enfance une époque heureuse où la vieillesse n'était pas considérée comme une tare. J'admirais mon grand-père en ces années où l'on reconnaissait aux vieillards la sagesse de l'expérience et où ils acceptaient d'être ce qu'ils étaient. A un moment où cette situation changeait, mes grands oncles continuèrent de représenter cette sagesse en prise sur la vie.
     Mais ces temps sont révolus. Les vieux d'aujourd'hui, refusant leur âge, tiennent à continuer de vivre comme des adultes. On les vit s'ennuyer, puis s'occuper de mille manières. Le couronnement de cette vacuité est le départ en croisière. Du moins pour ceux qui le peuvent encore. Les autres vivent dans la souffrance, méprisés par ceux dont le seul critère est la performance.

Commentaire
Nous avons donc opéré un transfert de ce qui correspond aux grands-oncles dans la première moitié du texte, ce qui permet de rendre plus nette la structure antithétique. Mais on ne peut pas nous reprocher de ne pas avoir suivi l'ordre du texte. Les deux solutions sont l'une et l'autre parfaitement acceptables, car elles respectent le mouvement d'ensemble de la pensée.

Résumé en 50 mots

J'ai connu l'époque où l'on admirait les vieillards et oû ceux-ci étaient authentiques parce qu'ils acceptaient leur âge. Mais, aujourd'hui, les vieux jouent aux adultes et ne sont plus que des pantins manipulés par la société de consommation ou des épaves qu'elle rejette.

Commentaire
Le texte est ramené à l'opposition fondamentale qui le structure. Plus question évidemment, pour un résumé aussi court, de distinguer des paragraphes.

 

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